Daniela Hurezanu. Maurice Blanchot et la fin du mythe.
Nouvelles Orléans: Presses Universitaires du Nouveau Monde, 2003. 232p.
Elisabeth Arnould
University of Colorado, Boulder
L'étude de Daniela Hurezanu sur Maurice Blanchot propose une analyse de sa
pensée littéraire et politique à partir de la question du mythe. Ce
projet, qui fait écho au regain d'intérêt suscité par le mythe dans
la pensée française récente, s'inspire plus précisément
des travaux critiques de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy. Pour ces derniers,
le mythe -- sa version post-romantique -- est cette fiction "régulatrice" où la
littérature se donne à elle-même la vision de son origine et la forme de son
absolu. C'est à la fois la fable d'une langue perdue et l'utopie d'une auto-fondation
essentielle. Et c'est l'une des versions modernes de cette fable originelle qu'Hurezanu
identifie au coeur de la théorie blanchotienne du littéraire. S'appuyant,
là encore, sur la mise en cause lacoue-labarthienne de "l'onto-mythologie" post-romantique,
elle démontre que la première pensée littéraire de Blanchot participe
toujours d'une métaphysique du sujet dans la mesure exacte où elle est fondée
sur la recherche d'une origine -- introuvable ou non. L'appétence inaugurale de
Blanchot pour les mythes (Orphée, les Sirènes), sa vision de la littérature
comme recherche d'une essence perdue, son attirance pour les figures
d'écrivains participant encore d'une vision romantique de la génialité, tout
ceci est, pour Hurezanu, le signe d'une pensée littéraire nostalgique qui
tend à se réinventer comme la tentative d'une participation mythique de la
parole à l'être.
A vrai dire -- et comme l'indique au reste le titre -- un tel soupçon
mythologique ne porte pas sur l'ensemble de la pensée ni de l'oeuvre de
Blanchot. L'auteur, qui en divise le corpus en quatre moments distincts,
n'inclut dans sa critique que les quatre premiers ouvrages (Faux-pas, La
part du feu, L'espace littéraire, et Le livre à venir).
Elle en excepte tous
les textes à partir de L'entretien infini et reconna”t au contraire, dans la
neutralité désoeuvrée des récits comme encore dans l'écriture
fragmentaire
et la critique politique des derniers textes (La communauté inavouable), une
contestation, voire même une interruption, du mythe "littéraire". Ainsi
oppose-t-elle au Blanchot "mythique" de la première période un Blanchot
interrupteur de mythe. Et c'est à ce dernier Blanchot, au "désoeuvrement"
pratique (narratif) et politique de ses dernières oeuvres qu'elle consacre
les trois derniers chapitres de son analyse.
Parmi ces dernières sections, celle consacrée à la politique est d'ailleurs
la plus convaincante sinon la plus claire. Elle permet à l'auteur de
présenter l'interruption du mythe comme un programme à la fois littéraire et
politique fondé sur la nécessité d'un démantèlement radical de
la politique
humaniste et de son rêve communautaire. L'analyse du dialogue que Blanchot
et Nancy engagèrent sur le thème de la communauté montre ainsi comment les
deux philosophes partagent une même critique fondamentale de ce mythe
collectif qui a fait des totalitarismes communistes et fascistes
l'aboutissement de notre tradition. Une telle étude a l'avantage de
recentrer un débat presque entièrement monopolisé, dans les années
quatre-vingt-dix, par une polémique autour des premiers textes de Blanchot.
Car s'il a pu être nécessaire d'interroger la compromission politique du
jeune Blanchot avec l'extrême droite de l'avant-guerre, il est tout aussi
essentiel de replacer cet épisode dans le contexte global d'une pensée qui,
dès L'entretien infini, exclut toute conception totalisante, absolue, de
l'être communautaire. La pensée politique de Blanchot -- comme celle de
Nancy -- est une pensée du désoeuvrement, de l'interruption de ce désir
d'unité dont le mythe hante aussi bien la politique que la littérature.
C'est aussi la pensée "littéraire" de ce désoeuvrement. Et sans doute
n'était-il pas inutile de rappeler, comme le fait ici D. Hurezanu, la
radicalité d'une réflexion que l'on ne peut, sans mystification, réduire
à
la fiction d'une vérité originelle: nationaliste et fasciste.
Il est regrettable pourtant que le livre de D. Hurezanu ne soit pas toujours égal
à la démonstration ambitieuse qu'il voudrait offrir. La lecture
souvent pointilleuse des textes comme la multiplicité des analyses critiques
ne parviennent pas à étayer un argument qui semble parfois s'égarer
à la
recherche de sa propre thèse. Il est difficile ainsi, à partir de la
série de résumés et paraphrases qui compose chacun des chapitres,
de suivre les moments d'une démonstration qui reste fragmentaire et souvent
implicite. On attend à tout moment des synthèses moins lapidaires comme
on souhaite, dès l'introduction, une présentation plus claire de ce que
l'auteur entend
exactement lorsqu'elle parle de mythification blanchotienne du littéraire.
Car il ne suffit pas d'alléguer le goût de Blanchot pour les récits
mythiques ni sa préoccupation avec l'origine pour faire de sa pensée
littéraire une "onto-mythologie". Pas plus d'ailleurs qu'il ne suffit de
repérer ces thèmes dans ses premiers écrits pour faire de L'espace
littéraire ou du Livre à venir l'étape initiale d'une
pensée encore
prise dans le mythe et dont le désoeuvrement libérateur serait encore à venir.
Sans rentrer ici dans les difficultés que soulève une telle lecture
"génétique" de l'oeuvre de Blanchot, on peut questionner la pertinence d'une
chronologie comme d'une interprétation qui font de la lecture blanchotienne
du mythe d'Orphée (et de "l'espace littéraire" qu'elle (dés)oriente)
l'origine "mythique" de sa pensée de l'écriture. Il suffit en effet de
parcourir les quelques pages que Blanchot lui consacre pour s'apercevoir
qu'il prend ses distances par rapport à l'interprétation traditionnelle du
mythe et que le commentaire qu'il en fait, loin d'en favoriser une lecture
mythique --auto-fondatrice, propose au contraire une approche dont
l'ambiguïté vertigineuse fait déjà signe vers une toute autre
économie de
l'art et du littéraire. Ce que Blanchot retient avant tout de la transgression
orphique c'est la trahison d'Eurydice, la destruction de l'oeuvre et son désir
de regarder dans la nuit la dissimulation de "l'autre nuit". Il ne nie pas la
volonté de ma”trise du chant orphique ni par conséquent le caractère
spéculatif du récit mythique. Ce qu'il nie c'est que cette dialectique du
chant soit le fin mot de l'histoire. Car si, comme il le dit encore, Orphée est
toujours déjà tourné vers cet échec nocturne qu'il désire,
il est aussi voué à refuser indéfiniment l'apaisement diurne de l'oeuvre.
Et l'oeuvre elle-même (le récit ou le chant d'Orphée) ne peut
jamais être simplement l'auto-appropriation mythique de sa propre origine,
c'est aussi et toujours le report interminable, infini, de son désir.
La logique littéraire que propose la réécriture blanchotienne du mythe
d'Orphée est sans aucun doute plus complexe que celle que lui attribue D.
Hurezanu. Proche du vertige de la transgression bataillienne comme de
l'indécidable paulhanien, c'est une logique de l'ambiguïté qui ne nie pas
l'aspect absolu ou "mythique" de la littérature, mais l'inscrit dans le
mouvement désoeuvré d'un retournement et d'une répétition
interminables. Et
s'il n'est pas inexact de dire, comme le fait son livre, que la théorie
littéraire de Blanchot est tantôt mythique et tantôt désoeuvrée,
cela n'est
vraiment juste qu'à condition de préciser qu'une telle dualité n'est pas de
celle corrigent la maturité de l'auteur ou la vigilance des critiques.
Elle inquiète depuis toujours le temps de l'oeuvre comme elle désoeuvre,
tout entier, son "espace littéraire".
|