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Sanda Stolojan. Au balcon de l’exil roumain à Paris.
Avec Cioran, Eugène Ionesco, Mircea Eliade, Vintila Horia
.
Paris & Montréal: L’Harmattan Inc., 1999.

Aleksandra Gruzinska
Arizona State University

En août 1985, durant son séjour en France, le philosophe roumain Constantin (Dinu) Noica avait reproché à Sanda Stolojan "de ne pas avoir écrit le livre de l’exil à Paris" (231). Dix-neuf ans plus tard elle fait paraître le livre de l’exil en forme d’un journal dont elle est l’héroïne. Ce livre rappelle les activités culturelles et les engagements politiques d’amis roumains plus ou moins connus et les fait revivre. L’héritage de Mme Stolojan remonte à une Roumanie monarchique, intellectuellement très différente de la Roumanie de Ceausescu et du régime de la détestée Securitate. Elle a appris à vivre parmi les Français comme l’ont fait bien d’autres Roumains. Cependant, tout en s’adaptant à son nouveau milieu elle est restée autre. Sa franchise, sa spontanéité et sa chaleur humaine remontent à son héritage roumain qui se manifeste impérieusement à certains moments dans cet ouvrage.

Le journal commence en 1975 et se termine en 1989, peu après les manifestations de la Solidarnosc qui allaient transformer une Europe, divisée en deux blocs impénétrables, en un continent plus ouvert sinon plus uni. Au long de ce trajet d’exil on voit vieillir les célèbres penseurs roumains. Mircea Eliade, Vintila Horia, Eugène Ioneco et E.M. Cioran apparaissent vêtus de leurs préoccupations clés, de leur humour particulier et de leurs lubies. Cioran est l’ami qu’elle fréquente le plus souvent. Ionesco lui inspire une tendresse spéciale; Eliade et Horia, de passage à Paris, paraissent déjà plus lointains. Quoiqu’il soit absent du sous-titre, où son nom n’évoquerait rien dans l’esprit d’un lecteur français, Noica occupe cependant une place privilégiée dans le journal. C’est "Dinu" qui reste le bien aimé et qui a le plus d’influence sur elle.

Sanda Stolojan se souvient des amers reproches que les Roumains du régime de Ceausescu lançaient autrefois aux Roumains en exil. Ils accusaient ces derniers d’avoir abandonné le pays natal pour faire fortune ailleurs. En effet, bien des exilés avaient hâte à s’adapter, à écrire, à se faire imprimer et se faire connaître hors de leur pays, le plus souvent en France ou en Allemagne. Mais ce que Sanda Stolojan à son tour reprochait et reproche encore à ses compatriotes, où qu’ils soient, c’est de ne pas avoir réagi et protesté assez vigoureusement contre le régime haï de Ceausescu. Militante, elle reproche à beaucoup de ses compatriotes exilés, y compris Cioran, enlisé dans son scepticisme, et Noica qui est resté désengagé dans son isolement, leur détachement et leur attitude fataliste selon laquelle il est inutile d’agir car on ne peut rien changer.

Ce qui frappe dans ce journal, c’est le langage spécifique du déracinement. Les euphémismes de l’exil cachent le drame de la rupture, la douleur de l’errance, la peur d’oublier le passé ou de voir le pays natal s’effriter dans la mémoire, la séparation d’avec famille et amis, d’avec les douces habitudes héritées du passé, une culture et une langue familières que la distance et la transplantation dans un milieu étranger risquent d’effacer. Les soirées où les exilés se réunissent pour parler leur langue natale et se replongent dans le passé font revivre les souvenirs. Le rire se manifeste dans ces rencontres amicales, mais l’humour roumain tend à perdre de sa vitalité en milieu étranger.

Sanda Stolojan a appris à aimer la France, sa culture et sa langue. Comme Cioran, et peut-être sous son influence, elle regrette de voir diminuer le prestige mondial du français sous la poussée de plus en plus impérieuse de l’anglais. Lectrice avide elle note ses réflexions sur Dostoïevski, Rilke, Cioran, Eliade, Horia et Noica. Tout en simplifiant leurs idées elle les rend plus claires. Son Paris, pour ceux qui le fréquentent, reste vivant: visite de l’exposition Turner au Grand Palais, promenades rue de Commerce, dans le Quinzième, mieux encore, promenades dans l’espace bien connu des touristes entre la Tour Eiffel et l’École Militaire. Parfois, elle prend rendez-vous avec Cioran pour un bout de causerie au Jardin du Luxembourg. Quel Français, quel touriste n’a pas parcouru et aimé ces trajets parisiens tout à la fois célèbres et familiers!

Selon Sanda Stolojan la rupture de Cioran avec la Roumanie n’était pas aussi radicale que l’on supposait. Il parlait roumain, fréquentait d’autres exilés à Paris et voyait son grand ami Constantin Noica lorsque celui-ci était de passage en France. Il correspondait avec son frère qui est resté en Roumanie. Elle nous dit avec discrétion que Cioran est brièvement rentré en Roumanie en 1940. Était-ce pour voir paraître son cinquième livre, traduit plus tard sous le titre de Bréviaire des vaincus (1993)? Ou bien, voulait-il suivre l’exemple de son ami "Dinu" qui ést rentré en Roumanie? Ces témoignages précieux projettent un éclairage nouveau sur le personnage, ses secrets et sa vie. Au côté de Cioran on retrouve la présence discrète de Simone. On aurait souhaité avoir plus de détails sur cette compagne de longue date qui a eu l’idée heureuse de faire imprimer les Cahiers (1999), ouvrage posthume de Cioran et sur laquelle on ne sait presque rien.



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This page was last updated on October 28, 2004.